Je suis d'abord algérien et arabe. En soulignant cette identité, je veux signifier que ma parole est ancrée dans le Sud, le Sud du Monde, et, en l'occurrence, le Sud de la Méditerranée. La seconde dimension est que ma parole est philosophique ; plus justement, elle exprime une conception du monde de nature théorico-politique. Mon « site » de départ se situe au croisement de ces paramètres. Mais, cela ne signifie pas que j'oublie les apports qui me viennent d'ailleurs, d'autres contrées et d'autres disciplines. Et, effectivement, j'explore depuis longtemps les thèmes de la rencontre entre les civilisations, les spiritualités, les histoires culturelles, avec toujours à l'esprit le souci du Bien commun, et les exigences du droit des peuples, et de l’écologie.

Les sociétés du Sud, dans l’espace arabe et africain, subissent de plein fouet  le désenchantement capitaliste du monde quiest intiment lié à la réification, la chosification, c'est-à-dire, au final, à la désymbolisation, à la dévitalisation spirituelle et culturelle de la réalité, qu'elle soit anthropologique ou écologique. Ainsi, la terre, les arbres, le monde animal, le monde végétal, le ciel, cessent d'être des lieux de symboles, d'imaginaire, de sacré.  Dans le pire des cas, ils sont un tas de ressources prétendument illimité, mis à notre disposition, et que nous pouvons gaspiller. Dans le meilleur des cas, avec le Développement durable, ils sont un tas de ressources qu'il faut bien gérer ! Mais qu'on le gère bien ou mal, ce tas de ressources reste un tas de ressources ! Aucune amitié environnementale, aucune parenté sensible ne peuvent être noués avec lui.

Or, pour les peuples du Sud, et même pour les populations rurales en Europe il y a quelques siècles, la Nature vivante était un espace de écosymbolique. Les folklores populaires, les contes ruraux du monde entier le disent joliment en association à la matière une réalité immatérielle. Par exemple, l'Eau, si elle est bien une ressource matérielle (les chimistes parleront de H2O), est également le lieu de déploiement d'un esprit, l'esprit de l'eau, l'Ondine. Lorsque les peuples autochtones de l'Inde, les Adivasis, s'engagent dans le combat écologique contre les multinationales de l'extraction (qui récupèrent du minerai),  ils ne vont pas justifier leur action pour des raisons étroitement naturalistes ou environnementalistes, ou bien pour des raisons économiques. Ils vont protéger la montagne et la forêt parce qu'une déesse y habite la montagne !

De même, lorsque les Indiens Amazoniens s'opposent aux barrages ou à la déforestation, ce n'est pas du tout, comme on le pense au Nord, parce que l'Amazonie est un « grand poumon » de la Terre, et parce que les arbres sont comme des tubes à carbone, et donc un atout dans la lutte contre les gaz à effet de serre. En réalité, à côté des aspects sociaux et matériels, il y a aussi le fait que la biodiversité environnementale est liée à une biodiversité spirituelle : dans chaque arbre réside un esprit. La protection des arbres correspondant donc à une protection des esprits de la forêt. En Inde ou en Amazonie, en Afrique noire ou en terre d'islam, l'écologie ne peut être que sacrée, car la terre et la Création sont des réalités spirituelles en même temps qu'elles sont des réalités matérielles.

Un autre aspect de cette écologie spirituelle est que la militance des peuples du Sud se rapporte souvent à la sauvegarde de la mémoire culturelle. Pour reprendre un exemple en Inde, lorsque des communautés locales dénoncent les grands barrages sur le Gange ou la Narmada, ce n'est pas uniquement pour des raisons environnementalistes, mais aussi parce que des milliers de temples, de cimetières, de villages vont disparaître, noyés sous les eaux. Et avec la perte de ces lieux, c'est la perte de la mémoire.

Si au Nord, l'imaginaire n'est souvent qu'un divertissement, dans les sociétés traditionnelles, il est un espace de sens, un lieu de vérité, un chemin de connaissance.

Thomas Sankara a été l’une des figures les plus lumineuses de la quête africaine de justice sociale et d'écologie. Dans les années 1980, le Burkina-Faso fut durant un temps un pôle d'espoir dans la désespérance. Ce petit pays, très pauvre, est devenu le symbole de l’universalité de l’écologie africaine, avec notamment une vraie politique de reboisement qui prenait appui en partie sur la culture populaire et la spiritualité rurale sahélienne et saharienne. Les griots (les conteurs) étaient mis à contribution dans la mobilisation générale, en transmettant des savoir-faire de génération en génération. Et, parmi ces savoirs, il existe des connaissances sur la Nature vivante, du désert à la steppe, en passant par les oasis et les forêts. Le conte transmet une éducation africaine à l’environnement.

 

Malheureusement, ces savoir-faire sont pulvérisés par l'impact des modèles de consommation occidentaux. Pour moi, l'occidentalisation des cultures du monde est l'un des ingrédients de la crise socio-environnementale. En réponse apparaissent des dérives fondamentalistes, qu’elles soient ethniques ou religieuses. L’écologie africaine, et l'écologie du Sud en général, sont une alternative à ces deux problèmes. Aminata Traoré, l’ancienne ministre de la Culture du Mali (1997-2000), a écrit Le Viol de l’imaginaire (Fayard, 2002) pour expliquer les incidences de la mondialisation néolibérale sur son continent. Pour résister à ce viol, et le surmonter, il faut réhabiliter la spiritualité des peuples. Toutes les cultures de l’humanité possèdent potentiellement les valeurs de l’écologie, de la justice sociale, de l’humanisme, de l'émancipation de la femme. À charge pour les croyants qu’ils soient bouddhistes, hindous, musulmans, animistes ou ,chrétiens, de valoriser et d'exprimer ces valeurs universelles. Mohammed Taleb

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